L'oeil s'adapte et, hélas ! notre regard s'habitue. Loin des interminables ciels nuageux du Nord de la France, Alexandrie est faite d'ombre et de lumière. Peu importe le quartier, d'Anfushi à Kom el Chougafa, ou de Kom el Dikka à Shatbi el Bahr, des milliers d'images hautes en couleurs, mais temporellement éphémères, existent de par l'éclat que leur donne le soleil à telle ou telle heure de la journée. Remontez la même rue quelques heures plus tard, d'autres images existeront dans un faisceau de lumière et les précédentes, devenues plus ternes à l'ombre, sembleront disparues.
Sur cette image du vieux port, juste là où furent le Phare ou autres palais engloutis de Cléopâtre, trois vues semblent maintenant s’offrir à notre regard : ici, c’est un panorama du port sur fond de ville ; puis là, une image plus ethnographique représentant un jeune pêcheur. L'autre image en bas à gauche, avec un cadrage serré sur une barque multicolore, relève d'un autre regard, celui oú la fonction de l’objet ne nous importe plus et où l’objet même n’est plus notre centre principal d'intérêt. L'image fonctionne par une association de couleurs vives, primaires, bleu, vert, rouge... ainsi que par un entrelacement de droites et de courbes. Ici les couleurs s'opposent. Ailleurs plus loin dans la ville ou très proches de vous, des tons monochromes se confondent dans une composition spontanée d'objets. C’est cette Alexandrie qu’à chaque retour je retrouve, mais n’ai-je pas la chance d’avoir un oeil toujours neuf.
Qu’évoquerait pour moi Alexandrie actuellement, si je n’avais pas, rencontré Jean-Yves Empereur ? Une ville du nord de l’Egypte ? Un port ! sûrement, puisque la chanson de Claude François nous le raconte souvent.
Mon voyage vers l’Orient se serait probablement arrêté à Rome, là où pour avoir eu le privilège de vivre deux ans à la Villa Médicis, j’ai commencé á comprendre que la photographie pouvait être autre chose qu’un simple geste technique. Je suis né dans l’Est. Quand je ne suis pas en Egypte, j’habite au nord de la France, au bord de la Nonette. C’est une petite rivière qui attire l’humidité et le brouillard. De Picardie, longtemps, ma vie, la semaine, fût de rejoindre Nanterre-Université, là où se trouvait mon laboratoire du C.N.R.S. Un train m’amenait à la Gare du Nord, puis je prenais le tout-à-l’égout (c’est comme cela que certains parisiens appellent le métro). Après avoir traversé Paris sous terre, je longeais sur le campus, les bâtiments A, B,C, Alors quand je revenais à Alex, il se produisait comme une métamorphose. Je retrouvais le soleil, la lumière, les couleurs, et je quittais la peau d’André Pelle pour redevenir Dédé d’Alex. Je suis persuadé que l’oeil, le regard, bénéficient dans les premiers jours d’un moment privilégié, un moment d’étonnement, l’impression d’avoir un oeil neuf. C’est à ce moment que les images sont les plus évidentes, après vous passerez à côté sans les voir ! Ce que je viens faire á Alexandrie, c’est de l’archéologie, des campagnes photographiques sur les sites terrestres ou les sites sous-marins, des campagnes photographiques sur des collections antiques. J’y réalise 100, 1000, 2000 photographies par semaine. Alors quand vient le vendredi, le jour du repos, comment encore faire des photographies de cette Egypte ancienne ?
Le vendredi matin la ville est calme. Mon oeil y est à nouveau neuf. Je pars à pied de la rue des Ptolémées (shara Batalsa) pour aller n’importe où. Ou bien je prends un taxi vers le souk al goma (les puces du vendredi). Puis je me perds dans Alex. Peu importe le lieu, un taxi me ramènera toujours shara Batalsa à l’appartement du Centre d’Etudes Alexandrines. Ces matins-là, je retrouve ma lumière, mes couleurs, des gens commencent à sortir, de petits commerces s’ouvrent. L’idéal serait d’être seul ! mais de toute façon je ne me suis pas levé assez tôt pour l’être, et puis l’on n’est jamais seul dans Alexandrie ! Peu importe, tout le monde y est bien sympathique et je ne m’expose qu’à accepter un thé sur le banc d’un pas de porte en tentant d’expliquer ma démarche à quelques jeunes Alexandrins. Presque timidement je commencerai par les grandes artères pour m’engager ensuite dans des ruelles plus populaires. Ce que je recherche ? c’est simplement de la couleur ou des formes dans un faisceau de lumière. Mais l’on peut toujours délirer sur des années de photographies où chaque image fonctionne d’une manière autonome si c’est pour les laisser dans une boîte à chaussures! Pour faire une exposition il faut trouver un fil conducteur. Un sens, une logique ! ou je ne sais quoi d’autre ! Alors, sur l'immense carrelage blanc de mon appartement parisien de la rue d’Aboukir, j’ai étalé des centaines d’images. J’y ai trouvé le même désordre qu’à Alexandrie, la même anarchie. J’ai commencé à faire du rangement, à tenter un classement par forme, par couleur, par binôme, par trinôme, je ne sais par quel instinct taxinomique. L’exposition fonctionne ainsi : Chaque image y est autonome, un regroupement de trois à six images s’associe par une logique de formes ou de couleurs, puis chaque association est accrochée en triptyque ou polyptyque. L’exposition commence par une décomposition de la lumière solaire : le bleu, le vert, le rouge, le jaune, et suivent des associations multicolores, des tons pastels et des associations de formes sur des thèmes comme des chaises, l’automobile, le fête foraine, ou simplement des images familières et quotidiennes.
Pour voir l'exposition:
Les couleurs d'Alexandrie